L’archive du mois #25 : poissons d’avril

L’archive du mois #25 : poissons d’avril

Poissons d’avril

Comme le veut la tradition, le 1er avril est un jour dédié aux farces et à l’humour. En temps de guerre, marqués par la censure et la propagande, l’humour peut servir à alléger la dureté du quotidien, se moquer de l’ennemi ou perpétuer, malgré les interdits, une forme de critique. Qu’il s’agisse, durant la Drôle de guerre, de minimiser la férocité de l’ennemi ou, sous le joug allemand, de tourner en dérision des situations quotidiennes rendues cocasses par les problématiques de ravitaillement et de rationnement, textes et dessins,  contrôlés ou clandestins, constituent un enjeu de communication stratégique majeur.

Drôle de guerre

Début septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne. Les troupes mobilisées rejoignent le front où le conflit s’enlise dans une interminable guerre sans combats : la Drôle de guerre. Originaire de l’Ain, Pierre Rosset intègre le 19e bataillon de chasseurs à pied au sein de la 2e compagnie, engagé en Sarre. Alors que le moral des troupes et des civils demeurés à l’arrière se dégrade, les déclarations optimistes se multiplient dans la presse pour maintenir l’opinion.

Carte postale envoyée à Pierre Rosset à l'occasion du 1er avril 1940.
MRN/fonds Pierre Rosset.

Le 30 mars 1940 Louis Rosset (« Lili  ») écrit à son frère Pierre. Sa lettre est accompagnée d’une carte postale illustrée d’un 1er avril caricaturant Adolf Hitler. Le dictateur, à demi plongé dans une rivière, est attrapé par une canne à pêche tenue par deux souriants poissons sautillant sur un pont et équipés d’une éprouvette. L’un est coiffé d’un calot de soldat français, l’autre d’un bonnet à poils noirs, représentant probablement un garde royal britannique. Au verso Louis Rosset écrit : « J’espère bien qu’au cours d’une de tes fameuses parties de pêche dans la Nied [cours d’eau à la frontière franco-allemande], il t’arrive de prendre un poisson d’aussi belle taille ! Souhaitons qu’il ne soit pas trop coriace. En tout cas : bon appétit !… ».

 

Imprimée en France et librement distribuée dans le commerce, cette carte postale, envoyée au front et passée par le contrôle de la censure, minimise, sous couvert d’humour, l’agressivité de l’ennemi. L’ennui des soldats est par ailleurs palpable à travers l’évocation des loisirs halieutiques en Sarre.
Début mai, la compagnie de Pierre Rosset est retirée du front pour participer à l’expédition de Narvik (campagne de Norvège). Embarquée à Brest le 1er mai 1940, le 19e bataillon fait demi-tour. Il est alors engagé dans la Somme du 7 au 12 juin 1940 où il essuie de très nombreuses pertes humaines. Pierre Rosset est fait prisonnier.

Cynique circulaire

Durant l’Occupation, les restrictions imposées par les autorités allemandes et les difficultés de ravitaillement obligent la population à d’énormes efforts. Le MRN conserve parmi les archives de Jeanne Vinsot (1908-2005) – résistante membre du Corps franc Vengeance et spécialisée dans la confection de faux papiers – une fausse circulaire datée 1er avril 1943.

Canular rédigé dans un style administratif et truffé de jeux de mots, doubles sens, calembours et absurdités, celle-ci tourne en dérision la pénurie et le rationnement imposé par les autorités de l’État français, afin de mieux les dénoncer. Émise par une « Section du papier, du carton et des emballages » de l’Office central de répartition des produits industriels, elle informe de la mise en place d’une nouvelle réglementation de « la vente, l’achat et l’utilisation du papier hygiénique, dit « H.I.E. ». »

« Réglementation de la vente, l'achat et l'utilisation du papier hygiénique » éditée en 1943. MRN/Fonds Jeanne Vinsot. p2
MRN/Fonds Jeanne Vinsot.

Parmi les pièces justificatives à fournir, outre une demande d’immatriculation, un état des W.C. et un état des personnes les utilisant (avec noms, prénoms, âges et nationalités), on exige « un état du nombre de feuilles de papier « H.I.E. » utilisées par personne au cours de l’année 1938, ou, si l’on préfère, la moyenne des feuilles utilisées par personne, d’après les totaux des années 1937, 1938 et le 1er semestre 1939, doublé ». On souligne qu’« En aucun cas il ne pourra être tenu compte de la consommation du 2nd semestre 1939, les événements de cette période et leurs effets sur la population ayant provoqué une consommation anormale de papier. » La déclaration doit être faite « sous la foi du serment », « signée par une personne responsable » et « accompagnée de certificats de bonne vie et mœurs de chaque usager ».

Viennent ensuite d’absurdes et compliqués calculs pour expliquer la répartition de papier : « en appliquant une réduction de 80% par le coefficient 8,9 et diminué de 1,12 de la consommation moyenne actuelle compte tenu du pourcentage de déchets causés par le papier tombé du distributeur et, de ce fait, inutilisable et que le comité a fixé, après délibération, à 2,4 ».
Des dérogations peuvent être demandées pour les cas spéciaux « diarrhée, entérite, etc. », signées « du chef de famille ou d’entreprise, le cas échéant par le concierge de l’immeuble, légalisée par le Commissaire de police » et accompagnée d’un ou plusieurs certificats médicaux « aux fins d’enquête ». Une dérogation qui ne pourra en aucun cas s’appliquer « à plus de 5,8 des usagers d’un même WC (le cas de constipation pouvant être envisagé dans une même proportion) ». Des sanctions sont également prévues contre ceux qui utiliseraient plus de 4 feuilles par personne et par semaine, les contrevenants s’exposant « à une suspension de fourniture pour une durée de 1 à 5 mois », ainsi qu’à « la fermeture temporaire ou même définitive des WC » pour les récidivistes. Il est également conseillé aux chefs d’entreprise de poser « un distributeur à compteur de feuilles et à sonnerie d’alarme pour éviter les abus ». Le document est signé par « A.R. LES LIEUX », « Ovide LAFOSSE » et « CHASSEDOT ».
Dénonçant la politique de l’État français, tournant au ridicule sa logique comptable, dédramatisant cyniquement les pénuries, particulièrement mal vécues par la population, cette circulaire du 1er avril – dont on ne sait si elle a été diffusée – offre par ailleurs aux Résistants, grâce à l’humour, un moment de répit dans leur combat et les tensions liées à une vie de clandestinité.

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