CNRD 2017-2018 : des figures de l’engagement

CNRD 2017-2018 : des figures de l’engagement

Les inconnus de la Résistance

En 1984, pour le quarantième anniversaire de la Libération, le journal L’Humanité lance une grande série nommée « Les inconnus de la Résistance ». Le projet est ambitieux et original puisqu’il s’agit de recueillir les témoignages de celles et ceux qui, sans devenir des héros de la Résistance, ont pendant l’Occupation refusé par des actes de toutes formes, petits ou grands, la domination nazie et le régime de Vichy. En résulte un fonds de plus de 400 témoignages conservés au Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne (fonds « Les inconnus de la Résistance »), dont 350 environ ont été publiés d’abord dans les pages du journal puis dans un ouvrage.

Les inconnus de la Résistance
Les Inconnus de la Résistance,
L’Humanité / Editions Messidor, 1985, 191 pages

Ces récits d’anonymes regorgent d’informations sur l’engagement, dont les raisons apparaissent plus qu’ailleurs comme multiples. Si beaucoup d’entre elles restent fondées sur un engagement à caractère politique et idéologique (appartenance au Parti communiste, refus de la propagande vichyste et de l’occupation nazie), d’autres sont directement en rapport avec la profession exercée par celui qui entre en résistance et dont le savoir-faire peut servir directement l’action d’un réseau. Beaucoup de ces actes de résistance apparaissent souvent comme consécutifs à la confrontation de leurs auteurs à un événement particulièrement révoltant qui appelle une réaction, une solidarité immédiate.

 

Témoignage de Denise Coupé

Être témoin par hasard d’une situation inhumaine apparaît souvent comme le déclencheur d’un acte de résistance.

C’est le cas pour Denise Coupé. Elle n’est encore qu’adolescente pendant l’Occupation et la maison dans laquelle elle vit avec sa mère à Villemomble se trouve à proximité d’une voie ferroviaire qui voit passer des trains de déportation. De ces trains, tombent souvent des papiers avec des noms, des adresses, des messages, jetés des fenêtres par les déportés pour prévenir leur famille de leur départ. A la demande de sa mère, elle les ramasse avec l’aide de ses sœurs. Denise agit sans vraiment comprendre l’importance de ce geste qu’elle répète à plusieurs reprises, parfois au péril de sa vie. C’est pourtant grâce à elle et sa mère, qui les réexpédie consciencieusement, que certaines familles juives ont pu avoir connaissance de la déportation de leurs proches.

Témoignage de Luc Jaume
Au printemps 1943, en Bretagne, le jeune Luc Jaume est en train de ramasser de l’herbe dans un champ près de chez lui pour nourrir du bétail, lorsque son attention est attirée par des feuilles de papiers disséminées sur toute la surface d’un pré. En s’approchant, il comprend rapidement que ces feuilles sont des tracts parachutés la nuit précédente par la Royal Air Force, relatant les succès des armées alliées sur différents théâtres d’opération. Immédiatement, il décide d’en ramasser un maximum avant qu’ils ne soient découverts par les Allemands ou qu’ils ne soient livrés aux intempéries. Il les cache dans un premier temps dans une cabane puis revient le soir avec un camarade qui l’aide à diffuser ces documents dans les boîtes aux lettres et sous la porte des maisons du village le plus proche. Le lendemain matin, il constate avec bonheur que son acte a déclenché un espoir dans le voisinage, ravi d’avoir eu accès une information dont il aurait été privé sans son intervention. Luc parle d’un acte à la fois modeste et important qui n’était pas prémédité mais qui a permis de contrer la propagande produite par l’occupant allemand et a réinsufflé un peu de confiance à la population. Au moment de la Libération, Luc participe avec le maquis des FTP de Grâce près de Guingamp à des actions de résistance plus importantes.
Témoignage de Jean Bastard
En 1943, Jean Bastard participe à la constitution du maquis Camille dans la Nièvre. Il débute son témoignage en racontant les faits de résistance réalisés par ce maquis mais consacre en réalité la majeure partie de son récit à évoquer ce qu’il appelle lui aussi un « inconnu de la Résistance ». Il tient à parler de l’engagement du docteur Citron qui a apporté une aide très importante de juin 1943 à fin septembre 1944. En effet, dès la création de ce maquis, il faut résoudre des problèmes logistiques : ravitaillement, renseignement, mais aussi santé. Mois après mois, les blessures et les maladies contractées par les maquisards dépassent les compétences de base que chacun d’entre eux possède. Le docteur Citron, qui reste installé à Lormes tout au long de l’Occupation, s’engage alors pour leur prêter main forte. Il reçoit d’abord les malades dans son cabinet à Lormes puis vient de plus en plus fréquemment au maquis, tantôt escorté, tantôt seul. Il le fait parfois au risque de sa vie. Une nuit, un malade amené au cabinet oblige le médecin et sa femme à laisser la lumière, ce qui attire immanquablement l’attention d’une patrouille. Sa femme prétexte que la lumière est restée allumée pour attendre un malade urgent du village, ce qui éloigne la patrouille. Le médecin Citron décède dans les années 1950 dans l’anonymat. Jean Bastard tient plusieurs décennies plus tard à saluer cet engagement qu’il considère primordial pour la survie de son maquis, tant en terme de santé que de réconfort apporté par la présence de ce médecin.
Témoignage d’Albert Becq
Albert Becq est manœuvre, accrocheur de wagons et enrayeur à la SNCF. Il explique comment ses camarades et lui mettent au point un système pour saboter le freinage des trains à l’insu des techniciens chargés de faire les essais et d’autoriser le départ des trains. Le freinage des trains étant commandé par des boyaux de conduite d’air accroché de wagon à wagon, Albert coupe le caoutchouc entourant un des boyaux jusqu’à la corde. Les essais se passent normalement mais il suffit de deux à trois kilomètres de circulation pour que le boyau saboté éclate et impose l’immobilisation du train en pleine campagne. Des aviateurs anglais prévenus par certains des camarades d’Albert en profitent alors pour bombarder le train, qui encombre les voies pendant des heures et perturbe grandement le trafic. Albert termine son témoignage en expliquant qu’il a fait plusieurs actes similaires qu’ils considèrent comme des gestes modestes.
Témoignage d’André Léonet
André Léonet est ouvrier à l’usine de la TIRU (Traitement industriel des résidus urbains) de Romainville. A l’approche du 14 juillet 1943, il ressent l’urgence de faire revivre les symboles républicains dans une France qui a basculé dans la dictature. Quelques-uns de ses camarades sont dans le même état d’esprit. Sans être membres d’aucune organisation, ils se mettent à la recherche d’un drapeau d’une taille suffisante pour qu’on puisse le voir de loin. Ils finissent par en trouver un chez un quincailler de Noisy-le-Sec. Ils le transportent clandestinement dans un fourreau de canne à pêche et entreprennent de l’installer sur la plus haute cheminée de l’usine le 13 juillet au soir. Pendant la nuit, ils franchissent le mur, échappent à la surveillance des vigiles puis escaladent la fameuse cheminée, haute de quarante mètres. Quelques minutes plus tard, les trois couleurs « bleu, blanc, rouge » flottent dans la nuit. Elles sont découvertes le lendemain matin par l’ensemble du personnel de l’usine, mais aussi par la population alentour. Le drapeau est décroché dans la matinée mais avec difficulté car aucun pompier ou policier présent sur les lieux n’accepte de se porter volontaire pour enlever un drapeau français
Témoignages de Jean-Marie Castel et Robert Mondargent
Le fonds des inconnus comporte beaucoup d’exemples d’actes isolés destinés à faire vivre des symboles républicains. Jean-Marie Castel et quelques camarades de la Jeunesse communiste décide de profiter d’un match de football à Colombes pour déclencher un mouvement de masse. Avant que la rencontre ne débute, Jean-Marie et ses camarades se lèvent et entonnent une Marseillaise qui est aussitôt reprise par le reste du stade. Il raconte sa fierté d’avoir figuré parmi ceux qui ont continué de faire vivre la République battue en brèche à ce moment-là. Robert Mondargent tient quant à lui à rappeler le souvenir de son instituteur breton dont il est l’élève. Le maître d’école refuse d’appliquer une circulaire l’obligeant à faire chanter « Maréchal nous voilà » à sa classe. Il en informe ouvertement ses élèves et leur explique qu’il substituera à cette obligation un cours sur l’origine et la signification de La Marseillaise.
Témoignage de Pierre Saitel
Pierre Saitel est adolescent pendant l’occupation et suit des cours au collège de Mende en Lozère où lui et ses camarades sont confrontés à des professeurs qui vantent le régime de Vichy durant les cours. Il se souvient particulièrement d’un professeur de lettres dont le discours collaborateur conduit au boycott de son cours. Début février 1943, les élèves décident collectivement de quitter l’établissement et se mettent en grève en signe de protestation. Les élèves sont sanctionnés par un renvoi temporaire du collège.
Témoignage de Louis Bordes
Maire de Stains en 1984, Louis Bordes raconte le parcours de résistance de Roger Gautre , jeune résistant de 19 ans, dont le courage l’a marqué à l’époque. Roger Gautre entre en résistance en 1944 par le biais de son engagement au Parti communiste, comme beaucoup d’autres. Il commence par distribuer des tracts et des journaux puis participe aux combats de libération de la ville de Stains. Le jeudi 24 août, il accepte la mission d’aller chercher 1 000 exemplaires du journal L’Humanité à l’imprimerie à Paris. Il s’agit de distribuer à Stains un numéro qui incite en première page à l’insurrection de la population par le titre évocateur : « A chacun son boche ». Sur le chemin du retour, Roger Gautre tombe malheureusement sur un groupe de SS qui l’exécute dans une ruelle après l’avoir torturé. Une plaque commémorative porte son nom à Stains.
Témoignage d’Antonin Cubizolles
Antonin Cubizolles tient à évoquer le parcours d’Evelyne Nirouet, une femme dont on n’aurait aucune trace sans son témoignage. Evelyne est recrutée fin octobre 1944 par le capitaine Fraisse pour rejoindre le bataillon du 152e RI, constitué de maquisards auvergnats et intégré à la 1ère armée française. Très rapidement, Evelyne prend activement part au combat et fait également office d’interprète parlant l’allemand couramment. Elle meurt pendant un de ces combats du mois de novembre 1944 que le témoin ne situe pas précisément. Au moment où elle joue ce rôle de traductrice en plein combat, elle est exécutée par un soldat allemand à qui elle était chargée de demander de se rendre. Antonin Cubizolles a été très marqué par l’engagement sans concession de cette femme qui ne figure même pas dans la liste des disparus du bataillon sur décision de son chef. Antonin Cubizolles a mis des années à retrouver l’identité d’Evelyne pour pouvoir rappeler son engagement.
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