Pensée libre
 Témoignages

Sauver l'honneur (1)

Je pense, je suis sûr, que la résistance des intellectuels a été utile d'abord à eux, et ce n'est pas rien après tout. De plus, je pense que, d'une certaine manière, ils ont sauvé l'honneur étant donné que tellement de nos confrères étaient du bord opposé. Vous savez que l'Académie - où il y avait des résistants, il ne faut pas l'oublier - avait un parti très maurrassien. D'ailleurs - dès mon élection à l'Académie, c'est-à-dire en 1933 -, j'ai été frappé par cette atmosphère presque de complot contre la République qu'il y avait à l'Académie française - il est certain que ces confrères, je ne dis pas prévoyaient la défaite, mais ils pensaient aux coups durs, et ils trouvaient tout de même en Allemagne et en Italie la réalisation de leurs rêves.
François Mauriac, in La Résistance Intellectuelle, Julliard, 1970.

Sauver l'honneur (2)

De quelle utilité serait la parole dans une contrée où les mots les plus essentiels auraient perdu dans l'expression courante leur signification ? Où chaque terme, et surtout les plus nobles, trahirait la valeur qu'il est censé représenter, où le mot " amour " signifierait " haine ", ou bien " fidélité ", " trahison " ? Pour éviter d'être compris à contresens, le sage devrait se taire en de telles contrées. Mais il s'agit, dans ce cas, seulement de ce que Bossuet appelle " le silence de prudence " et qu'il oppose au " silence de zèle ". L'expression de toute pensée exige essentiellement d'abord certaines conditions de confiance, de cohérence et de liberté.
Jacques Debû-Bridel, in La Résistance Intellectuelle, Julliard, 1970.

Les Editions de Minuit

Mais la littérature clandestine était indispensable à l'expression du génie de la France, on ne peut concevoir qu'elle eût pu être absente. Et c'est assurément une pensée étrange, pleine de ce mystère dont les hommes sincères doivent admettre la constante présence dans le déroulement de leur vie. C'est une pensée singulière d'avoir à reconnaître que les " Editions de Minuit " sont nées en grande partie par hasard, et que pourtant elles ne pouvaient pas ne pas naître. Mais ce hasard lui-même était-il autre chose qu'une expression secrète de cette nécessité ? Car si la Pensée Libre, fondée par Jacques Decour et Politzer, demanda à Pierre de Lescure, et non à un autre (sans doute parce que, comme eux, il faisait par ailleurs de la résistance active), de rechercher des collaborateurs littéraires afin de donner à leur revue un ton moins purement " propagande ", ce n'est pas tout à fait par hasard. Si Pierre de Lescure fit ce que nul autre en sa place n'eût assurément fait, c'est-à-dire de s'adresser d'abord à moi, qui n'étais pas écrivain, plutôt qu'à des écrivains de profession, ce n'est pas non plus absolument par hasard. Certes, il est plus difficile de démêler ce qui ne fait pas le hasard dans l'accumulation des circonstances fortuites qui nous amenèrent à concevoir les " Editions de Minuit ", à savoir que la nouvelle que j'avais écrite pour la " Pensée Libre " ne put y paraître (celle-ci ayant succombé aux coups de la Gestapo), que j'avais fait autrefois de l'édition, et ainsi savais construire un livre, que l'idée de faire un volume du " Silence de la Mer ", et d'autres à la suite, me vint donc tout naturellement - toutes choses qui n'eussent pas eu lieu s'il se fût agi d'autres hommes que Lescure et moi, et d'autres circonstances que toutes celles-là.
Vercors, in Imprimeries clandestines, Edition le Point Lanzac par Souillac, mars 1945. (Coll. MRN).

Sauvegarder le patrimoine

C'est à la fin de 1939 que Jacques Duclos me demanda de mettre à l'abri les documents appartenant au Musée de l'Histoire de Montreuil. Victorine et Léon Bouchier exploitaient une petite ferme à Vulaines-sur-Seine. Pendant cinq ans, ils ont caché les 40 caisses qui contenaient les documents recherchés par les nazis sous des fagots, dans un hangar. Comme ils élevaient des porcs, je donnais des nouvelles des documents à Jacques Duclos sous le code " petits cochons "... Intact, le musée réintégra Montreuil en 1945.
M. Chaumeron, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Combattre la barbarie raciste

A l'été 1942, devant l'ampleur prise par la traque des juifs, Charles Lederman, résistant de la M.O.I. et administrateur à l'O.S.E. à Lyon, proposa à la direction clandestine de la M.O.I. une démarche vers l'Eglise de France. Mandaté pour ce faire, il rencontra, à Lyon, le père jésuite de Lubac par l'intermédiaire de l'abbé Glasberg et du père Chaillet, avec qui il était déjà en relation suivie. De Lubac le recommanda à Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse. L'entrevue eut lieu à la mi-août. Il informa le prélat de la situation des juifs de France, des suites de la rafle du Vel'd'Hiv', des déportations et de leur destination dont la M.O.I. commençait à avoir connaissance comme de faits sur les massacres à grande échelle en Europe de l'Est. Après avoir écouté son hôte, Monseigneur Saliège interrogea : " Pouvez-vous me donner votre parole que ce que vous me dîtes est exact ? ". Charles Lederman donna sa parole. Le prélat, dont la santé était très affaiblie et sur lequel s'exerçait déjà de fortes pressions de Vichy, lui déclara alors : " Dimanche prochain, une lettre sera lue dans les églises de mon diocèse ". Ce fut fait le dimanche 23 août.
Charles Lederman, entretien in l'Humanité du 31 mai 1994.

L'Ecole libératrice

Dans ma valise, mal dissimulée dans un journal collabo, il y avait ce jour-là une liasse de la revue illégale destinée aux instituteurs, l'Ecole libératrice. A la gare Matabiau de Toulouse, contrôle. Un garde mobile s'empare de ma valise, farfouille dans mes vêtements. Le voilà qui découvre mes revues. Longuement, posément, mais sans les sortir, il les feuillette. Je me dis : " Je suis cuit, il va alerter ses collègues. " Perplexe, il relève la tête et me dévisage. Je le regarde droit dans les yeux, j'y vois un bref éclaire. " Vous êtes instituteur ? " " Oui. " " Ça va, vous pouvez aller. " Et il a fermé la valise.
Marcel Merville, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Le cri du poète

Mais, me dira-t-on, pourquoi ces rappels affreux alors que vous deviez parler de poésie ? Eh bien, figurez-vous, la poésie sert encore ! Elle vous conduit ici, lecteurs, sur des charniers. A travers la plus horrible, la plus inhumaine des histoires, votre histoire toute récente, celle de demain peut-être, si vous n'y prenez point garde. On peut avoir voué sa vie à la poésie, mais en premier, c'est à la défense de l'homme, à la défense de la vie que je suis attaché. Peut-être souhaiteriez-vous, à présent, un poème ? Je n'en ai pas le coeur. Nous tâtonnons tous dans le labyrinthe, avec le Minotaure au bout. Juifs ou pas, communistes ou résistants de toute appartenance, individuels ou affiliés à des mouvements, l'arrestation, la prison, la déportation, la mort étaient nos risques. Pour avoir été trouvé porteur d'un tract imprimé par Témoignage Chrétien, " Défi ", le jeune Chesneaux fera quinze mois de prison à Montluc et à Fresnes. Publier des journaux, des revues et des tracts n'était pas oeuvre de littérateur ou d'esthète mais un cri. Et, comme on peut le lire dans la pierre de certaine stèles en pleine campagne, là où tombèrent des combattants, les hommes, les poètes de cette noire époque préviennent et disent ici, à leur manière : " Souviens-toi ".
Pierre Seghers, in La Résistance et ses poètes, Edition Seghers, 1974.