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Premier
contact
En mai 1941, le général Cochet est venu tenir une conférence à Lyon,
dans les locaux de l'évêché, sous l'égide du cardinal Gerlier. Je
me suis retrouvé dans une assemblée à laquelle le général Cochet
a parlé tout à fait officiellement un langage très patriotique.
Il disait : " La guerre n'est pas perdue. " Son langage n'était
pas celui d'un homme battu. Encore une fois par hasard, la situation
a bifurqué pour moi. La réunion terminée, tout le monde est parti.
Je suis allé voir le conférencier et, très timidement - j'étais
un simple élève de l'Ecole polytechnique -, j'ai dit : " Mon général,
je vous ai écouté, qu'est-ce que je dois faire ? " Il me regarde...
" Les Allemands sont là, qu'est-ce que je dois faire ? " C'est ainsi
qu'il m'a fixé un rendez-vous auquel je suis allé un ou deux jours
plus tard. C'était dans une brasserie et j'ai attendu. Il est venu
avec un monsieur qu'il m'a présenté : Georges Houdard, un homme
de théâtre célèbre. C'est comme cela que je suis entré dans le mouvement
de résistance du général Cochet, au côté de Georges Houdard, son
correspondant à Lyon.
Serge Ravanel, in Jean-Pierre Vittori, Une histoire d'honneur
la Résistance, Edition Ramsay, 1984.
Filières
de passages et d'évasions dans l'Allier
A Toulon-sur-Allier, c'était le facteur qui emmenait ceux qui voulaient
passer. Ils se costumaient en travailleurs des champs, on leur mettait
sur l'épaule une houe, une bêche, un râteau, et ça marchait toujours.
Au nord de Moulins, le passage se faisait en barque, ou en eau peu
profonde, aux Coquetaux. C'était Bouillet, aux ordres du commandant
Michel, de Montluçon, qui guidait. Depuis Moulins jusqu'à Thiel,
et même Dompierre, il n'y a pour ainsi dire que des forêts. Aux
Picards, là où j'avais ma petite chasse avec Pierre Quentin, vous
vous rappelez, monsieur Forestier. Pour être parfaitement juste,
il faut dire que les bûcherons, au début, ont fait ça pour jouer
des tours aux Allemands, comme une rigolade. Au début seulement,
parce que ça coûtait cher. "
Gustave Bathelet et Marcel Forestier, in Rémy La ligne
de démarcation "Le visiteur", tome 8, Presse de la Cité, 1966.
Filières de passages et d'évasions en Alsace
Débute aussi, dès juillet 1940, une activité silencieuse et courageuse
qui va se développer toute la guerre durant. C'est celle des filières
pour faciliter l'évasion des prisonniers de guerre français, puis,
après 1942, des déserteurs de la Wehrmacht. Elle trouvera toujours
appui sur les cheminots, y compris en Allemagne. Elle passera par
les familles, souvent les plus modestes, et dans des communautés
religieuses. Les femmes en assumeront la plus grande part. Telle
Hélène Studler, Soeur Hélène en religion, ou Mme Charlier, familièrement
Titine, mère de famille. De nuit, elle assurait la filière des prisonniers
de guerre par les chemins forestiers du mont Donon entre les deux
camps de Schirmeck et du Struthof. A elle seule, elle en fit évader
106.
Mounette Dutilleul, in Notre Musée. (Coll. MRN).
Les
faux-papiers
Il
s'appelait Mazé. Professeur de mathématiques au lycée Dupuy-de-Lôme
à Lorient, il enseignait à Guémené-sur-Scorff où s'était retiré
son établissement. Affable et toujours souriant, il portait les
cheveux longs ainsi que la barbe. Dans le pays on l'appelait d'ailleurs
Jésus-Christ. Il m'arrivait souvent de le rencontrer sur la route
de Langoëlan aux environs du moulin qu'animent les eaux du Scorff.
Un livre sous le bras, il parlait parfois à voix haute comme s'il
déclamait un poème. Quand je le croisais, il s'interrompait pour
répondre à mon salut. Puis un jour je ne l'ai plus vu. J'appris
qu'il avait été arrêté. Au service de la Résistance, il fabriquait
des fausses cartes d'identité. Plus aucune nouvelle ne nous parvint
jusqu'à la Libération. Son corps atrocement torturé fut découvert
dans la fosse commune de la citadelle de Port-Louis aux côtés d'autres
résistants guémenois.
Guy Le Tallec, in Les Inconnus de la Résistance, Editions
Messidor, 1985. (Coll. MRN).
L'agent de liaison (1)
Etre commissionnaire en tout genre était mon lot. Partie de la gare
Montparnasse le mercredi soir après 21 heures - muni d'un sac à
main ou d'une valise à double-paroi - j'arrivais à Dinan avant 6
heures du matin, le jeudi. La gare regorgeait d'Allemands qui y
faisaient une occupation plus importante qu'ailleurs. Pour ne pas
attirer l'attention - je me déplaçais dans la ville un quart d'heure
dans plusieurs cafés - séjour lecture en espaces-verts - marche
en ville - visite des grands magasins - des églises. L'après-midi
ne permettait pas de diversifier le programme. Entre Midi et 14
heures, ma pourvoyeuse, une dame d'une cinquantaine d'années, me
remettait les feuillets d'alimentation qu'elle avait distraits de
la masse destinée à la ville, puis elle retournait à son travail.
Elle faisait partie d'une équipe de résistants gaullistes sous la
responsabilité du secrétaire de mairie. Le soir, je reprenais un
train qui arrivait à Paris vers 7 heures du matin et me permettait
d'aller directement assurer ma classe, à Nanterre, à l'exception
de quelques retards de train. Dormir - manger n'avaient rien d'assuré.
L'inquiétude, en plus de celle du temps libre, en ville de Dinan
m'attendait surtout à la descente du train en gare Montparnasse.
Témoignage de Mme Lisette Bouëxel, novembre 1993. (Coll.
MRN).
L'agent
de liaison (2)
Lors
de notre première rencontre à Lyon, il m'a donné quelques conseils
: comment monter et descendre des tramways en marche, vérifier si
je n'étais pas suivie et éventuellement semer une filature, et mémoriser
le plan de Lyon, ville que je ne connaissais absolument pas, ainsi
que les noms des ponts sur le Rhône et la Saône. J'ai également
appris à ne transporter sur moi aucun papier compromettant. Or,
j'avais beaucoup de rendez-vous, dont certains étaient réguliers,
les uns quotidiens, les autres hebdomadaires, quelques-uns mensuels.
Je devais retenir ainsi de longues séries de dates, adresses, surnoms.
J'entretenais ma mémoire en apprenant des poèmes, puisqu'on m'avait
dit que, comme un muscle, la mémoire se développe si on la fait
travailler. J'ai donc sillonné Lyon tous les jours de septembre
43 à avril 44, presque toujours en bicyclette. J'étais complètement
isolée, je ne voyais aucune personne de connaissance, mes souvenirs
de cette époque sont des souvenirs de grande solitude. C'était la
première fois que j'étais séparée des miens, je ne rencontrais plus
mes amies éclaireuses. Je partais le matin de ma chambre, y rentrais
le soir, sans avoir jamais eu une conversation privée ou amicale.
Ça, c'était très dur, mais je le faisais avec constance et sérieux,
ce qui fait que j'ai inspiré une grande confiance aux camarades
du mouvement. Je n'avais pas vraiment peur, j'étais naïve et enfantine.
Ça m'a protégée. Pourtant, je savais que, si j'étais arrêtée, je
risquais d'être interrogée et torturée.
Denise Vernay, in Guylaine Guidez, "Femmes combattantes
ou le temps du courage", Perrin, 1989.
Les rendez-vous
Chaque
rendez-vous dans la clandestinité - surtout avec quelqu'un que l'on
ne connaissait pas - posait un problème de sécurité. Et il faut
bien dire que ce problème, par paresse intellectuelle ou par insouciance,
était souvent résolu avec une grande légèreté. Comme il fallait
se reconnaître sans se connaître, un signe d'identité était nécessaire.
Si l'on dit que ce signe était au moins une fois sur deux le journal
Signal ostensiblement tenu dans la main gauche, on risque fort de
n'être pas pris au sérieux et cependant c'est rigoureusement exact...
Il est vrai que ceux qui, par excès de scrupules, voulaient innover
n'étaient pas toujours récompensés. Ainsi, le jour où devant rencontrer
pour la première fois Georges Sadoul sur le quai de la Gare de Bédarieux,
j'avais indiqué que je lirais ostensiblement Le Petit Méridional,
en faisant les cent pas sur le quai n° 1, j'en ai été réduit à arpenter
ce quai en brandissant le journal l'Eclair et en répétant à voix
haute, chaque fois que je croisais quelqu'un : " Le Petit Méridional
était épuisé... Le Petit Méridional était épuisé "... ce qui, à
la longue (car Sadoul, ce jour-là avait manqué son train) avait
fini par attirer l'attention sur moi.
Henri Noguères, in La vie quotidienne des résistants,
Edition Hachette, 1984.
Les
planques
Tous
les clandestins ont été amenés, à un moment quelconque de leur vie
illégale, à rechercher soit un logement pour eux-mêmes, soit un
local pour abriter leurs services, soit des lieux d'hébergement
pour des agents permanents ou pour des gens de passage. Les solutions
trouvées ont été très diverses, variant non seulement en fonction
des besoins et des moyens, mais aussi des époques (...) Le nombre
et la diversité des lieux d'hébergement ont été tels qu'il est malaisé
après coup, d'en donner une idée à qui n'a pas connu ce mode d'existence.
En l'espace de quelques mois, nous avons connu à Vierzon, rue des
Varennes, un petit logement ouvrier, sombre et glacial, à Sonnac
une grange dans laquelle, sitôt la lumière éteinte, de gros rats
venaient jusque sur la courtepointe du lit, à Capdenac-gare et à
Fondamente plusieurs chambres d'hôtel louées pour le P.C. régional
- y compris la chambre toujours disponible pour des hôtes de passage
-, à Montpellier, non loin du Pevrou, la belle demeure bourgeoise
qui m'était prêtée par " mon directeur " (c'est-à-dire par Montagnac,
directeur régional de l'Office des céréales (...) "
Henri Noguères, in La vie quotidienne des résistants,
Editions Hachette, 1984.
Transport
dangereux
Je
suis arrivée à Marseille en 1940. J'ai fait partie des FTP dès avant
l'entrée - le 1er novembre 1942 - des Allemands en zone sud. En
1943, j'attendais mon premier bébé et je devais trimbaler un pistolet-mitrailleur
de Marseille à Nice. Le train était bondé, la bousculade épouvantable.
Finalement, c'est un officier allemand qui m'a fait asseoir. Il
m'a même aidée à porter mon sac, si lourd... Une camarade, " Marie
la Noire ", transportait un jour de la chédite, explosif redoutable.
Contrôle. Elle doit soulever ses salades. L'Allemand découvre la
poudre au fond du cabas, la sent, fait la grimace (la chédite sent
très mauvais). " Qu'est-ce que c'est ? " " De la farine. Pour faire
une soupe de fèves... " Et elle est passée.
Hélène Taich, in Les Inconnus de la Résistance, Editions
Messidor, 1985. (Coll. MRN).
Luigi,
tais-toi
Pour
moi, la résistance, c'est quand mon père d'origine italienne m'emmenait
écouter Radio-Londres chez M. Ossenac, le boucher d'Adisson (Hérault).
Assis sur ses genoux, je le regardais sourire et l'écoutais commenter
les nouvelles avec M. Ossenac et les autres invités. C'était 1943,
j'avais sept ans. En rentrant à la maison, il me disait " Luigi,
tais-toi ! " et je me taisais. Je n'ai jamais raconté à mes copains
nos soirées chez M. Ossenac. C'est aussi le jour où j'ai suivi mon
frère Emile - il avait, lui, dix-sept ans - dans la pièce où étaient
cachées les armes. Il y en avait de ces armes : mitraillettes, fusils
mitrailleurs, grenades. Comme mon père, Emile m'a dit " Louis, tais-toi
! ".
Louis Périoli, in Les Inconnus de la Résistance, Editions
Messidor, 1985. (Coll. MRN).
La torture
Un
autre jour, un flic vint me chercher dans la petite pièce de la
préfecture de Police où j'étais avec des camarades de détention.
Il me poussa dans une autre pièce où se trouvaient une douzaine
de détenus qui attendaient, là, d'être interrogés. Quelques minutes,
et la porte s'ouvrit à nouveau pour laisser passer mon frère. Le
flic qui le dirigeait le fait asseoir près de moi. Mon frère avait
les menottes, il était très marqué par les coups reçus, mais très
digne. Il n'avait pas ses lunettes, sans doute détruites au cours
" d'interrogatoires renforcés ". J'étais sûr qu'il m'avait vu. Ce
fut un moment d'intense émotion contenue. Je suppose qu'ils observaient,
d'un bureau voisin, nos réactions. Un quart d'heure se passa, et
le flic qui m'avait amené entra dans le bureau et appela d'une voix
forte : Dallidet. Mon frère se leva, le flic l'arrêta en lui disant
: " Non, pas toi, ton frère ", et comme ça ne réussissait pas, il
reprit et dit " Il est vrai que ton frère renie son nom. " Le flic
me fit alors lever, et me reconduisit dans la pièce que je venais
de quitter. C'est ainsi que je revis mon frère pour la dernière
fois. Il a dû, bien des fois, revivre cette douloureuse scène. Je
sais qu'il a eu connaissance de mon évasion, cela lui aura donné
un réconfort certain.
Raymond Dallidet (son frère, Arthur, torturé, sera fusillé
en mai 1942). (Coll. MRN).
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