Presse clandestine
 Témoignages
 

Naissance d'un journal clandestin "Valmy"

"Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
P. Simon : C'est parce que la bataille de Valmy est la première de la Révolution où les Français aient repoussé les Prussiens. C'est pour cela aussi que notre petit journal portait à côté du titre la devise : "Une seul ennemi, l'envahisseur. "
J. Oberlé : Et comment fabriquiez-vous votre journal ?
P. Simon : ça n'était pas commode. Le premier numéro parut en janvier 41. Nous l'avons imprimé avec une imprimerie d'enfant. Cela nous prit un mois pour imprimer 50 exemplaires. Chaque exemplaire se composait d'une simple feuille de papier, imprimée recto et verso.
Interview à la BBC, de Paul Simon par Jean Oberlé, 3 février 1942. In Les Voix de la Liberté, Documentation Française, 1975.

Inscriptions sur les murs de Niort

Dans le collège technique de Niort, en 1942, un groupe d'élèves traçait des V de la victoire sur les murs de la ville. Ils furent arrêtés en classe par la Feldgendarmerie. Ils furent condamnés à quinze jours de prison. Parmi eux, Guy Vincent qui avait à l'époque seize ans et demi. Plus tard Guy rentrera dans un réseau chargé de transmettre des renseignements sur les résultats des bombardements, l'état et les mouvements des troupes ennemies du secteur de La Pallice (à côté de La Rochelle). Il s'engagera par la suite dans la Première Armée (régiment Rhin et Danube) et participera aux combats de la Libération jusqu'en Allemagne.
Maurice Rouzier, In Les Inconnus de la Résistance, Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Radio-Londres

La presse des valets français, au service du bourreau, le couvrait d'outrages et de moqueries. Mais nous, durant les soirs de ces hivers féroces, nous demeurions l'oreille collée au poste de radio, tandis que les pas de l'officier allemand ébranlaient le plafond au-dessus de nos têtes. Nous écoutions, les poings serrés, nous ne retenions pas nos larmes. Nous courions avertir ceux de la famille qui ne se trouvaient pas à l'écoute : " Le Général de Gaulle va parler... Il parle ! " Au comble du triomphe nazi, tout ce qui s'accomplit aujourd'hui sous nos yeux était annoncé par cette voix prophétique.
François Mauriac, Le Premier des Nôtres, in Le Figaro, 25 août 1944.

Un imprimeur : le "père Pons"

" Je revois le père Pons. C'était un petit bourgeois catholique de Lyon, mais un chrétien profond, de ces chrétiens pour qui le Christ est partout. Un visage maigre, gris, barré d'une moustache broussailleuse, des yeux bleus tantôt candides comme ceux d'un enfant, tantôt matois et perçants, une voix dont l'accent commençait clair et finissait en brume, un rire très jeune ou très las, quand il avait des ennuis, quand il n'y avait pas assez de tickets de pain pour sa famille. L'honneur même, et le scrupule, le souci méticuleux de l'honorabilité... C'est lui qui, doucement, au milieu des " marbres " et des " casses " de son atelier nous montrait son décor avec orgueil. - C'est une vraie usine de faux, ici. Fausses cartes d'identité pour juifs et faux passeports pour prisonniers à faire évader, faux tampons, faux cachets de la Gestapo, et paquets de journaux, de tracts. Je le vois dans nos nuits clandestines, toutes portes bouclées, le groupe franc veillant mitraillette au poing, se pencher avec nous sur la presse pour voir naître, avec un sourire d'extase, nos journaux, nos tracts, et ce faux Nouvelliste de Lyon qui fut, tout un jour, dans la veille cité, l'orgueil et la joie du public. ...Un soir, la milice vint le chercher. Nous ne l'avons jamais plus revu. Déporté, il est mort à Hambourg. Nous avons su qu'il avait toujours gardé espoir en son Dieu, en la France et en la Victoire."
Témoignage, in Les témoins qui se firent égorger, Défense de la France, 1945. (Coll. MRN).

La parole libre tombée du ciel

Ce matin-là, j'étais parti ramasser de l'herbe pour les lapins, dans les prés situés à côté du champ de tir où les soldats allemands venaient parfois s'entraîner. Soudain j'aperçus sur toute la surface d'un pré, sur les talus et jusque dans les arbres d'un bois voisin, des feuilles de papier. C'était des brochures relatant les succès des armées alliées qui avaient dû être lancées de nuit par des aviateurs de la RAF. Le plus difficile fut de les ramasser dans les sous-bois et sur les genêts et les ajoncs à flanc de colline. Je cachais la centaine de brochures que j'avais récupérées dans une cabine de branchage où nous venions, avec des copains, bavarder en fumant cet horrible tabac confectionné avec des feuilles de châtaigniers préalablement séchées dans le four du fourneau familial (nous n'avions pas dix-sept ans). Dans la soirée, j'allais informer un camarade de ma découverte. A la nuit tombée nous avons récupéré les tracts et les avons glissés sous les portes ou dans les boîtes à lettres du quartier. (...)
Luc Jaume, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Un moyen inattendu de diffusion

Le 7 novembre 1940, Pétain vint à Toulouse. C'était son premier voyage en province et les autorités voulaient que ce soit un succès. Dès les premières heures de la matinée, la rue Alsace et la place Esquirol étaient noires de monde. Pétain et son état-major arrivèrent à pied de l'Académie des jeux floraux. Tout à coup, du toit d'une maison située à l'angle de la place Esquirol, des tracts furent lancés. Ce fut l'affolement, des coups de sifflet retentirent, les policiers coururent pour encercler le bâtiment. Que s'était-il passé ? Jean Bertrand, un militant du Parti, avait décidé de faire une action d'éclat avec les deux autres camarades qui formaient son " triangle " André et Angèle Delacourtie. Il demanda à Bettini, un responsable des jeunesses communistes, de lui tirer les tracts. C'est chez Delacourtie qu'il fabriqua un nouveau système de "distributeur", inspiré du système des " tapettes " pour attraper les rats. Il avait imaginé un balancier en bois, muni d'un côté d'un morceau de fer faisant fonction de contrepoids et de l'autre, d'une boîte percée remplie d'eau. La boîte devait se vider goutte à goutte jusqu'au moment où le poids toucherait la pointe où l'on met d'habitude l'appât pour attirer le rat, ce qui devait provoquer le déclenchement et projeter avec force un paquet de tracts. Tôt le matin, Bertrand et Delacourtie montèrent sur le toit et utilisèrent deux bidons trouvés dans les combles. Ils mirent les cinq tapettes en équilibre sur la cheminée puis descendirent précipitamment les escaliers et retrouvèrent Angèle qui, en bas, faisait le guet. Ils se séparèrent tout de suite. La première tapette avait déjà fonctionné, les tracts voltigeaient, les policiers accouraient de partout. Les autres tapettes marchèrent pareillement. La réussite était complète.
Jean Llante, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).