Camps et prisons
 Témoignages

Lettres sur le ballast

Mon père m'a raconté qu'un jour de 1942 un train rempli de prisonniers avait été ralenti, peut-être même arrêté, avant Appilly. Au passage devant la gare, des appels venant du convoi l'avaient incité à aller examiner les bas-côtés de la voie. Il y avait trouvé des lettres : des morceaux de papier avec quelques mots. Il y en avait tellement qu'il avait dû aller chercher un sac pour les ramasser toutes, en faisant semblant de couper de l'herbe pour ses lapins. Il en a recueilli près de six cents. Mon père, lui, se souvenait du nombre exact. Car ces messages, il fallut les transmettre. Acheter des centaines de timbres et d'enveloppes. Ecrire les adresses de façon toujours différente. Les poster en toute discrétion. Cela prit des mois.
Eliane Cosserat-Lefevre, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Les services sociaux

Il fallait rechercher des avocats, autant que possible des sympathisants, établir la liaison avec les femmes, les compagnes, les amis des prisonniers, établir aussi des liaisons avec ces derniers afin de savoir exactement les renseignements possédés par la police. Il fallait aussi fournir du ravitaillement et du linge aux prisonniers tant qu'ils étaient au dépôt, puis en prison. Ce n'était pas encore très difficile alors, car c'était toujours la police française qui opérait les arrestations. Il fallait enfin se mettre en rapport - après avoir pris sur eux toutes les garanties - avec tous les éléments qui entraient dans les prisons : aumônier, infirmière, inspectrice de prison. Tout cela impliquait beaucoup de précautions et la nécessité de s'assurer des intelligences par contacts successifs. Désormais, le service social demandait l'emploi d'assistantes sociales permanentes.
Jeanne Poncet, in Laurent Douzou "La désobéissance", Editions Odile Jacob, 1995.

La leçon d'histoire

C'est à la demande de l'organisme clandestin du Parti communiste du camp d'internement de Nexon (Haute-Vienne) qu'un professeur d'histoire de Sète, Bravet, accepta de donner une conférence sur le thème de la Marseillaise. C'était en 1942. Devant un auditoire représentant la quasi-totalité des internés, et bien sûr quelques inspecteurs de police et des gardes mobiles, Bravet mit en évidence ce que représentait la Marseillaise pour nous, emprisonnés par le régime de Vichy : elle était le chant du peuple de France. En présence des gardiens, les visages tendus, émus aux larmes, on a écouté ce camarade qui a su renforcer l'espoir qui ne nous a jamais quittés. Ce n'était pas nous les moins à l'aise.
A. Guigal, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

La leçon de musique

J'étais dans la même cellule que Wolperg. Il était élève à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm. Aussi son savoir joint à mon ignorance crasse nous permirent de ne pas trop voir passer le temps. Wolperg connaissait toutes les symphonies de Beethoven par coeur. Il entreprit bientôt de m'en apprendre les thèmes. C'était assez extraordinaire d'entendre dans cette cellule où nous étions agglutinés les uns aux autres Wolperg fredonner l'Hymne à la Joie, la Pastorale, ou la Cinquième (" Le destin frappe à la porte ").
Paul Giraux, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Toto

Dans les étages au-dessus de nous il y avait des hommes, notamment un groupe de jeunes FTPF enchaînés, nuit et jour, avec des menottes dans le dos. Dès que les SS qui nous gardaient s'éloignaient, nous parlions à travers le vasistas ou par la tuyauterie. Ces jeunes avaient faim comme on a faim à vingt ans. Etant au secret ils n'avaient droit à aucun colis. Ils rêvaient de barres de chocolat contenues dans ceux de la Croix-Rouge. Ils n'avaient pas droit aux livres non plus. Alors, ils chantaient des chansons de campeurs, celles que chantaient les jeunes communistes comme " Ma blonde entends-tu dans la ville ", et " Vive la vie, vive la joie et l'amour ". Ils racontaient leurs souvenirs de randonnées d'avant-guerre. L'un d'entre eux qui paraissait être le responsable se faisait appeler Toto. Son vrai nom était Jean Verger. Jamais celles qui étaient dans la 2ème division de la Santé à cette époque n'oublieront Toto et sa gouaille, sa voix joyeuse quand il s'éveillait le matin : " Encore une belle journée qui commence. " Tout le groupe a été condamné à mort par un tribunal allemand. (...) Comme mon groupe avait quitté la Santé avant leur exécution, je l'ai apprise par ma voisine de cellule, une jeune catholique de Bordeaux. (Laure Gatet du réseau Confrérie Notre-Dame-de-Castille, morte à Auschwitz. NDLR). Quand elle nous a rejoint à Romainville, elle m'a dit : " Comme tu n'étais plus là c'est moi qui ai dit quelques mots avant la minute de recueillement et la Marseillaise. " Je n'ai jamais rien su d'autre du groupe de Jean Verger.
Marie-Claude Vaillant-Couturier, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Marie

A la fin de l'été 1942, notre réseau de Paramé, en Ille-et-Vilaine, est tombé. Marie Bérenger, 81 ans, a été arrêtée. Tout notre matériel (ronéo, fusil-mitrailleur et explosif) était caché chez elle ! Elle était détenue au camp des " Nomades ", et chaque jour ma fille âgée de quatorze ans déposait pour elle un peu de nourriture à l'entrée du camp. Une jour, Marie, qui était à l'infirmerie fait demander ma fille par un gendarme et lui remet une pelote de laine pour que je " raccommode ses bas ". Dans la pelote, il y avait le plan de la cache, qui avait échappé aux fouilles. De l'herbe avait même poussé dessus. Tout a été récupéré : la ronéo, le papier, les fichiers en code, les explosifs. Cela a bien servi jusqu'à la deuxième chute du réseau, en septembre 1943. Marie a été assassinée en 1945...
Anne-Marie Glemaut, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Le fils de France Bloch-Serrazin

En mai 1942, quand France Bloch fut arrêtée, mon mari et moi partîmes avec son petit garçon de deux ans. Je lui avais promis de m'en occuper. Nous nous sommes installés à la campagne, en Dordogne. (...) Août 1944 : la joie, mais aussi la peine... Frédo Sarrazin avait été abattu par la milice en juin 1944 et France exécutée en Allemagne en 1943. Nous avions sauvé l'enfant, mais il ne reverrait plus ses parents. C'est à ses grands-parents, Marguerite et Jean-Richard Bloch, le grand écrivain que je remis le petit Roland. Il avait cinq ans.
Antoinette Touchet, in Les Inconnus de la Résistance, Editions Messidor, 1985. (Coll. MRN).

Le Chambon sur Lignon

L'O.S.E. avait ouvert à Lyon, montée des Carmélites, un bureau d'apparence officielle, mais qui servait en réalité à faire passer dans le circuit Garel, clandestin, les juifs qui se cachaient à Lyon et dans les environs. Nous fabriquions des fausses cartes d'identité, des cartes de travail pour les hommes, des fausses cartes d'alimentation, celles-ci fournies souvent par des mairies sympathisantes (merci à celle du Chambon, à celle de Dieulefit), et surtout nous cherchions des lieux accueillants où pouvaient se cacher adultes et enfants. J'étais responsable de ce travail. Montée des Carmélites, avec l'aide de ma collaboratrice dévouée Marthe Sternheim. Nous vîmes donc arriver un troupeau d'enfants apeurés venant du camp de Vénissieux. C'est à ce moment là que je fus chargée spécialement de la région du Chambon-sur-Lignon. Le premier contact fut évidemment pris avec le pasteur Trocmé et sa femme qui nous accueillirent comme ils savaient le faire et nous donnèrent conseils et indications précieuses. C'est alors que je fis connaissance avec Madame veuve Déléage et sa fille Eva. Elle habitait le hameau des Tavas et se dévoua immédiatement à notre cause, contactant elle-même les familles les plus susceptibles de nous aider, nous aider à cacher ces petits Juifs recherchés par la Gestapo, très consciente de ce qu'elle risquait, cachant elle-même de nombreux enfants chez elle et insistant pour que les petits fermiers avec lesquels elle prenait contact acceptent de prendre ces enfants de Lyon et de Saint Etienne bien mal alimentés et qui avaient besoin de se refaire à l'air pur de la Haute-Loire. Ces agents savaient de quels enfants il s'agissait, mais tout le monde faisait " comme si " on croyait à la fable...
Madeleine Dreyfus, in Actes du colloque "Le plateau Vivarais. Accueil et résistance 1939-1944", Edition Société d'Histoire de la Montagne, 1992
(1) O.S.E. : société pour la protection sanitaire des juifs, née en 1912 en Russie.

Au camp de Drancy

Pendant le peu de temps que j'y suis restée, nous avons toujours été d'accord, du chef de service à la simple étudiante en médecine, que notre rôle et notre devoir étaient de tout faire pour sauver les enfants. Nous avions besoin des maladies les plus graves. Les risques de contamination, aggravés par la promiscuité à l'intérieur et à l'extérieur de l'infirmerie, nous permettaient de prescrire, en raison du danger, l'évacuation de l'enfant malade sur les hôpitaux Claude Bernard et Rotschild. Une fois hors du camp, l'espoir pouvait renaître.
Eva Tichauer, in "J'étais le numéro 20832 à Auschwitz", L'Harmattan, 1988.