Au-delà de toutes les frontières (Pierre Sudreau)

Pour changer le Monde, Antoine de Saint-Exupéry a écrit qu'il faut savoir parler aux enfants "car l'enfant que l'on embrasse avant de s'endormir résume le Monde". Pressentant la mort du Petit Prince, il était très ému. "Il me semblait porter un trésor fragile. Il me semblait même qu'il n'y eût rien de plus fragile sur Terre...". Ces lignes symbolisant la pureté et la sensibilité ont été écrites dans les années pendant lesquelles, à Auschwitz, étaient exterminés tellement d'innocents...

Avez-vous jamais vu un enfant mourir ? N'avez-vous pas eu le cœur affreusement serré, même sans lien affectif particulier, devant cette promesse de vie finissante ? Pouvez-vous oublier ces yeux angoissés devant l'inconnu ? Quels regards pouvaient avoir, en arrivant à Auschwitz, dans le décor des crématoires rougeoyants, ces centaines de milliers d'enfants et d'adolescents, traumatisés par des jours de transport effroyables, apeurés dans la bousculade, les hurlements et les coups, séparés brutalement de leurs parents ? Peut-on oublier ces meurtres industrialisés et leurs horribles souffrances ?

Jamais autant de vies humaines n'ont été supprimées en aussi peu de temps, avec un tel mélange de cruauté, de fanatisme... et de technicité.

La descente aux enfers est rarement exaltante. Evoquer l'ambiance concentrationnaire a toujours été une épreuve pour les déportés... Les camps ont fait connaître ce que l'homme ne doit ni voir, ni savoir. Expérience qui vous suit tout au long de la vie. Elle donne parfois, au moment de grandes décisions, le sens de la relativité, mais elle n'apporte pas la paix.

Les survivants des camps connaissent le prix de la liberté. Leur message est universel : chaque être est différent ; ne faites pas "d'amalgames", le sectarisme mutile, le racisme avilit. Le culte de la force, l'occultation de souvenirs horribles peuvent redonner aux méthodes hitlériennes un certain prestige. Tout apprenti dictateur peut devenir dangereux.

Notre siècle va finir... Qu'il emporte avec lui ses guerres, ses massacres industrialisés d'innocents, de femmes, d'enfants, ses camps de la mort, Auschwitz, Buchenwald, Ravensbrück et tous les autres. Au seuil du troisième millénaire, puissent ces souvenirs affreux, avec la répulsion qu'ils ont suscitée, provoquer l'horreur de la bestialité, inciter à respecter "les autres"... en attendant de mieux les comprendre, et nous aider à construire un monde nouveau. Alors d'innombrables souffrances et sacrifices n'auront pas été vains.

Pierre Sudreau
Ancien déporté
Ancien ministre
Rosette de la Résistance
Grand Croix de la Légion d'honneur