Le respect des différences (Claude Estier)

J'avais quinze ans en 1940 lorsque les troupes allemandes sont entrées à Paris. Elevé dans une famille profondément attachée aux valeurs républicaines, fils d'un militant socialiste admirateur de Léon Blum, j'étais tout naturellement porté à refuser l'ordre nouveau qui s'abattait sur la France. En octobre 1941, j'intégrais au lycée Carnot un petit groupe de jeunes résistants dont l'activité n'était pas ignorée de notre professeur de philosophie qui n'était autre que Maurice Merleau-Ponty, et de notre professeur d'histoire Pierre Engrand qui appartenait au Parti communiste. J'étais personnellement chargé de rassembler des tracts anti-allemands que j'allais chercher à Courbevoie.

L'un des membres du groupe ayant été arrêté en juin 1942, il nous fut conseillé de nous disperser. Je gagnais donc clandestinement la zone non occupée et m'installais à Lyon où je reprenais peu à peu une nouvelle activité résistante qui allait me mettre en contact avec René Guibaud, futur rédacteur en chef du "Progrès" et avec Yves Farge qui allait prendre, après la libération de Lyon en septembre 1944, les fonctions de commissaire de la République. Ces deux hommes devaient contribuer à mes débuts dans le journalisme en favorisant mon entrée à la rédaction du "Progrès".

Je dois ajouter qu'étant tombé, en mai 1943, dans une rafle à la gare de Perrache alors que je transportais une valise pleine de tracts, j'ai dû mon salut à la présence d'esprit de deux cheminots qui m'aidèrent à m'échapper par une porte dérobée.

La vigilance, l'aide et l'appui que m'ont manifestés mes compagnons de lutte, aussi différents fussent-ils, connus et inconnus, tout au long de ma jeune vie de Résistant, m'ont profondément marqué. Aide fraternelle, respect des différences existant entre les hommes et les femmes de tous âges qui luttent pour une cause commune démocratique, sont devenus pour moi une règle de conduite.

Au total, je n'avais été, pendant ces années noires, qu'un tout petit maillon d'une immense chaîne mais suffisamment marqué pour rester, un demi-siècle après, profondément attaché à l'esprit de la Résistance.

Claude Estier
Ancien député, Sénateur de Paris
Président du groupe socialiste du Sénat
Chevalier de la Légion d'honneur